Un article de Louisanne Lethiecq

Par une superbe journée ensoleillée, nous avons accueilli Marie Barguirdjian (Marie B) et Anaïs Vaugelade dans un petit café de quartier. Auteure-illustratrice de grand talent, cette dernière a écrit et illustré plus d’une trentaine d’albums publié aux éditions L’école des loisirs, et ce, en plus d’illustrer les textes de nombreux auteurs et de travailler en tant qu’éditrice.

Devant un bol de potage fumant et un thé, nous avons discuté de son processus de création, de l’écriture d’une histoire en contexte scolaire,  de la peur dans la littérature jeunesse et des « livres médicaments ». Dans sa grande générosité, notre invitée nous a également dévoilé quelques astuces pour bien accueillir un auteur en classe.

Son processus de création :

Pour débuter l’entrevue, nous avons questionné Mme Vaugelade sur la manière dont elle créait ses oeuvres. Voici ce qu’elle nous a répondu: « Je commence par inventer l’histoire; qu’est-ce qui se passe? quels sont les enjeux entre les personnages? » Pour notre invitée, cette étape de conceptualisation requiert beaucoup de temps, soit près de trois ans. Une fois l’histoire bien établie, vient ensuite le travail de découpage. C’est à ce moment que ses idées passent sur le papier. Avant cette étape, tout est dans sa tête. À ce sujet, je lui ai demandé si elle écrivait  ou si elle dessinait en premier. Elle m’a alors expliqué qu’elle faisait les deux à la fois, la rédaction du texte et les illustrations. « C’est vraiment en même temps. Je fais en sorte que tout soit mené par l’histoire. »

Première étape (après la création de l’histoire) : le découpage

Étape 1

C’est à cette étape qu’elle planifie les différents éléments à positionner dans la page. Elle met également une zone grise à l’endroit où le texte sera situé. Cette étape est importante, car la position du texte dans la page change l’appréhension que le lecteur se fait de l’image.

Deuxième étape : le dessin au format de l’album

Étape 2

C’est à cette étape qu’est créée la maquette de l’album en noir et blanc. Cela permet de s’assurer que les illustrations se situent au bon endroit (ex. pas dans le pli d’une double page). Si c’est le cas, il est alors possible de modifier légèrement l’illustration avant d’y ajouter la couleur.

Troisième étape : la photocopie de l’illustration en noir et blanc (en trois exemplaires)

Étape 3

La photocopie permet de recommencer si elle n’est pas tout à fait satisfaite du résultat.

Quatrième étape : l’ajout de la couleur

 Étape 4

Voilà où la magie prend forme! L’album est alors bien entamé.

 

L’écriture d’une histoire en contexte scolaire :

Ensuite, nous avons discuté de l’écriture d’une histoire en classe. Lors d’une situation d’écriture où l’élève doit également mettre son récit en images, Mme Vaugelade suggère de se raconter l’histoire collectivement et de  faire mimer les différentes péripéties par les élèves. Ainsi, cela évite d’avoir des pages où les personnages sont représentés presque de la même façon, indépendamment des actions qui s’y déroulent. De plus, cette stratégie permet de travailler les émotions en demandant aux élèves d’observer les expressions faciales ainsi que les postures de leurs camarades qui miment les différentes scènes du récit. « Ce qui fait que lorsqu’ils reviennent ensuite à leur dessin, ils sont armés de toutes ces petites observations. »

À ce sujet, Mme Vaugelade encourage les enseignants à se faire confiance et à oser modéliser l’écriture et le dessin devant nos élèves. « Il y a plein d’instituteurs qui me disent qu’ils ne savent pas dessiner.  Mais ce n’est pas dessiner ça, c’est raconter. (…) Ce n’est pas une question d’écriture ni de dessin; c’est une question de narration, comment on explique ce qu’on veut dire, on a droit à tous les moyens. (…) Que l’on soit nul avec le dessin, l’important c’est que ça soit bien raconté.» Notre invitée mentionne que certains enseignants utilisent des pantins aux membres articulés pour modéliser les positions des personnages selon les différentes actions à représenter.

Ensuite vient la question du découpage. Comment aider les élèves à cerner les moments importants du récit? Notre invitée nous propose ceci : comparer le récit à un film. Si nous pouvions mettre le visionnement de notre histoire sur « pause », à quel moment le ferions-nous? Que serait-il intéressant de montrer? Réalisée en grand groupe, cette réflexion permettrait d’identifier les éléments clés du récit. De plus, il est intéressant de faire remarquer aux élèves que ce processus de découpage est le même qui est utilisé par leurs auteurs jeunesse favoris.

Avant de débuter l’étape du découpage, Mme Vaugelade propose d’animer quelques activités de découpage à partir d’un texte qui a déjà été illustré. En sous-groupe, les élèves pourraient lire le texte (sans les illustrations) et décider d’un découpage. « Souvent, les enfants ont des idées de découpages qui ne sont pas exactement les mêmes que celles de l’auteur et après, ça fait un sujet de discussion. »

 

La peur dans la littérature jeunesse :

La peur est un sujet régulièrement abordé en présence de Mme Vaugelade, probablement en raison de la publication d’œuvres marquantes telles que « Le garçon qui ne connaissait pas la peur » (voir vidéo) et « Le déjeuner de la petite ogresse ».

Voici son opinion : « Je voudrais qu’on puisse parler de tout aux enfants, parce qu’ils ne sont pas tellement différents de nous. Les anecdotes de vie sont différentes, mais le chagrin, petit ou grand, tout le monde sait ce que c’est. Ne pas vouloir parler d’émotion, de trouble ou de désarrois aux enfants, c’est les laisser tout seuls avec ce qui les enquiquine le plus.» Au même titre qu’il est important d’exposer les élèves à différents genres littéraires, il est également important de les exposer à toutes sortes de récits. Une astuce qu’elle suggère pour raconter une histoire plus difficile, c’est d’avoir recours à des personnages d’animaux humanisés pour bien démontrer la fiction. « On raconte une histoire qui est vécue par des personnages de fiction et si l’enfant a envie de l’entendre pour lui, c’est bien, mais s’il n’a pas envie de l’entendre pour lui, personne ne l’oblige. (…) (Dans un livre de qualité) il y aura quelque chose qui plane et qui sera perceptible par le lecteur. » (…) « Pourquoi interdire ça aux enfants? Pourquoi les enfants n’auraient-ils pas aussi droit à rêvasser sur l’œuvre de quelqu’un qui, lui-même, a rêvassé sur son monde? »

Mais attention! Si l’auteure aborde parfois certains thèmes plus complexes dans ses livres, il ne faut surtout pas croire que les œuvres de littérature jeunesse devraient toujours raconter un message délicat, loin de là. On peut notamment penser à la série Amir qui met en vedette un petit garçon en bas âge ou à la série Zuza qui représente une petite fille vive d’esprit et animée d’un caractère bien trempé. Ou encore à « Papa, maman, bébé » un tout carton publié en 2014 chez Loulou et cie. Cet album tout simple met en lumière les différentes représentations d’une famille nucléaire.

 

Les « livres médicaments »

Les « livres médicaments » sont des albums qui abordent un sujet douloureux (ex. le deuil, la maladie, le divorce, etc.) à travers l’histoire des personnages. À l’occasion, ils peuvent s’avérer utiles, mais ils ne sont pas toujours aidant pour l’enfant qui vit une épreuve. À ce sujet, Marie Barguirdjian nous a fait une réflexion des plus intéressantes : « Lorsque les gens me demandent un livre sur le divorce, etc. je suis toujours en train de leur répondre que je n’aurai jamais un livre qui parle directement de ce que votre enfant a vécu, ça ne sera jamais une histoire qui lui ressemble. Mais est-ce vraiment ça dont il a besoin de cet enfant? Mais à travers un livre qui est beau, il va peut-être vivre des émotions qui vont l’aider à passer ce cap. Dans les livres, les enfants vont aller chercher ce qu’ils ont besoin. Il faut leur faire confiance.»

 

Mini-capsule : Comment préparer ses élèves à accueillir un auteur? Anaïs Vaugelade nous propose quelques activités à réaliser en classe avant la venue de l’auteur:

  • Écrire une lettre collective à l’auteur. Que ce soit pour lui poser une question, lui parler de ses œuvres ou simplement pour se présenter, l’important est d’utiliser cette correspondance  pour entamer une conversation avant la rencontre. L’auteur se sentira alors attendu par le groupe.
  • Photocopier la première de couverture ainsi que quelques doubles pages en noir et blanc. Ensuite, lors d’une discussion de groupe, émettre des prédictions sur les couleurs utilisées par l’illustrateur. Vous pourriez également faire colorier les pages par les élèves et comparer vos versions à celle du livre.
  • Lire plusieurs albums écrits ou illustrés par l’artiste invité en variant les dispositifs de lecture afin de s’imprégner de son univers (lire seulement le texte, sans montrer les illustrations, etc.).

Pour découvrir et pour vous procurer quelques-unes de ses œuvres, c’est par ici :

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Je vous invite également à consulter sa bibliographie sur le site de L’école des loisirs et pour découvrir d’excellentes suggestions littéraires, consultez régulièrement le blogue de Marie B.

Remerciements : Nous remercions Anaïs Vaugelade d’avoir accepté de nous rencontrer ainsi que Marie Barguirdjian et Lucile de Peslouan de Gallimard pour avoir rendu cette entrevue possible.

Finalement: Deux fans (Alexandra et moi) lors d’une dédicace de rêve. Merci Anaïs!! 🙂

Dédicace 1   Dédicace 2   Dédicace 3   Photo_1

Crédits photo de l’image à la une: http://www.lebloguedemarieb.com/wp-content/uploads/2015/09/vaugelade-portrait-nb.jpg

Cette entrevue a été réalisée au Café le Romarin situé au 160 Rue Fleury O, Montréal.